« Tu les publieras peut-être un jour, si le cœur t’en dit… »

C’était dans les années 80. Il y a trente ans.

Pourquoi ai-je tant différé à transmettre le précieux dépôt ? Difficile à dire. Le départ de ma mère m’a d’abord pétrifié. Il m’a sans doute fallu vieillir pour qu’évoquer sa mémoire me devînt supportable.

Fille du Docteur Léon Sandoz, originaire du Locle, ma mère est née à Lausanne le 26 juillet 1913. Des études universitaires à Munich et Heidelberg lui donnèrent une parfaite connaissance de l’allemand, branche qu’elle enseigna dès son retour en Suisse à l’Ecole supérieure de jeunes filles de Villamont. Son charisme pédagogique auprès d’élèves peu accoutumés à un enseignement imaginatif et proche de la réalité quotidienne lui valut, pour toutes les matières, d’innombrables requêtes de leçons privées, l’incitant à ouvrir elle-même sa propre école.

En 1947, elle épousa mon père, et consacra désormais son temps à sa famille. Il me reste un vague souvenir (j’avais alors deux ans) de notre déménagement de Lausanne à La Praz en 1950. C’est dans ce petit village du flanc du Jura vaudois qu’elle vécut jusqu’en 1988.

A ma connaissance, c’est vers 1965 que ma mère écrivit ses premiers poèmes. L’inspiration lui en venait d’un seul tenant, impérieuse, l’obligeant parfois à se servir du premier bout de papier tombé sous la main. Elle ne les écrivait jamais de propos délibéré, mais, pour ainsi dire, par nécessité vitale.

Mon père en était charmé. Après un ouvrage en prose intitulé Le Sage de l’Occident, réalisé en collaboration par eux deux et paru sous le nom de Félix Adal, mes parents envisageaient de nouvelles publications. Pourquoi pas un recueil de poésie…

Veuve en 1972, ma mère coupa court au projet éditorial, mais pas à l’écriture des poèmes… Un chant merveilleux qui nous accompagna, elle et les siens, pendant des années, et qui n’a cessé de perpétuer pour moi, depuis que je l’ai perdue, une ouverture à quelque chose de sublime et de mystérieux qu’il m’est difficile de définir…

Tous ceux qui l’ont connue peuvent en témoigner : ma mère avait une empathie immédiate avec tous ceux qu’elle rencontrait… et s’il lui était impossible de traverser La Praz sans être plusieurs fois happée au passage, c’est bien parce que sa conversation, toujours subtilement adaptée à l’interlocuteur, était pour lui une fête.

C’était comme si, magiquement, elle trouvait instanta-nément le chemin de ce que chacun de nous recèle, en son tréfonds, de plus personnel et de plus authentique…

C’est l’effet que produit encore sur moi la lecture de ses poèmes. Voilà pourquoi je me devais de les faire connaître… 

Tu m’as quitté, ma mère,
Où es-tu ? dans quel lieu ?
Où es-tu donc, ma mère ?
Près de moi ? près de Dieu ?
   
Parfois, j’ai l’impression
Que tu es là, tout près…
Serait-ce une illusion
De mon coeur agité ?

 

(« Confiance », vers 1-8)

  

Félix Tuscher